lundi 21 mars 2016

Un point de vue féministe sur la loi travail

Dans la série “La gauche m’a tuée”, le dernier épisode produit par le gouvernement Valls est d’une qualité toute singulière, mais pas très original. Après les débats sur la déchéance de la nationalité, l’état d’urgence, la loi Macron, l’ANI, voici-voici… la “loi travail”, où comment régaler le MEDEF qui n’en demandait pas même autant.

Plus d’1,2 millions de signataires demandant le retrait du projet de loi et surtout plusieurs centaines de milliers de manifestant-e-s partout en France le 9 mars ont déjà poussé le gouvernement à revenir sur certains points. On connaît bien la fameuse technique : on propose un truc horrible puis hop hop après on se donne des airs de grands démocrates conciliateurs en adoptant la version allégée. Mais allégée ou pas, en fait, on ne VEUT pas d’une refonte du code du travail qui aille vers toujours plus de précarité et toujours moins de droits pour les salarié-e-s ! Ainsi, la nouvelle mouture est encore trèèèès problématique. Superféministe qui a bien lu plein d’articles vous fait une brève synthèse non-exhaustive :

Quelques éléments de la loi:

A la trappe le plafonnement automatique des indemnités prud’hommales, le décompte des heures d’astreinte comme du repos et l’augmentation des horaires des apprenti-e-s de moins de 18 ans sans avis médical ou de l’inspection du travail, qui fleuraient bon le XIXe siècle (vous savez, avant que l’inspection du travail n’existe). Ces points figuraient parmi les plus critiqués, mais leur absence de la nouvelle mouture ne doit pas faire oublier que beaucoup d’éléments problématiques subsistent et qu’un grand nombre de points restent assez fumeux.

Par exemple, le cas des licenciements économiques “en cas de mutations technologiques” ou de “difficultés économiques” : Valls promet que le nouveau projet de loi ne permettra pas les abus des grands groupes qui réalisent des bénéfices. Mouais. Non seulement la parole de Valls, bon, euh, hum. Mais en plus, on peut quand même s’interroger la capacité gouvernementale à faire respecter les nouvelles dispositions quand on voit que ces fameux “grands groupes” sont les pros de l’évitement de l’impôt (ce qu'on appelle l'harmonisation fiscale) et qu’on peut leur faire confiance pour jongler avec les chiffres suivant la nationalité de leurs filiales pour licencier où ils veulent, plus facilement encore avec la loi El-Khomri qu’avant. De même les entreprises pourront toujours augmenter la durée du temps de travail sans compensation en le limitant sur une année, et même plus s’il y a un accord de branche.

Surtout il reste encore plein de trucs bien horribles dans ce projet de loi :
  • La baisse drastique de la rémunération des heures supplémentaires : travailler plus pour gagner plus? On n’en est même pas là ! Avec les heures sup’ qui pourront n’être rémunérées que 10% de plus que le taux normal, on ne va pas se faire péter le bide les ami-e-s. (Enfin, les salarié-e-s, parce que les patron-ne-s là par contre, c’est une autre histoire…)
  • Les accords d’entreprise peuvent s’affranchir joyeusement des accords de branche dans de nombreux domaines… qui ne sont pas favorables aux salarié-e-s,
  • La pratique du “référendum d’entreprise” ou comment passer par-dessus la tête des syndicalistes qu’on peut licencier moins facilement que les autres et qui ont le courage de se battre pour l’ensemble des salarié-e-s (de façon à ce que tou-te-s les salarié-e-s ne se retrouvent pas en face à face avec le patron seul-e-s et isolé-e-s…).



En quoi est-ce spécifiquement pénalisant pour les femmes?

Dans le cadre de l’« élargissement des accords compétitivité », les employeurs pourront imposer des modulations. Modulations du temps de travail, du salaire, de la mobilité…
Ce point entre en contradiction avec le principe de “conciliation du temps de travail et de la vie familiale”. En effet, l’’adaptation à ces nouvelles contraintes/à cette nouvelle flexibilité est rendue plus difficile pour les femmes. Pourquoi ? Parce que ce sont encore bien souvent elles qui ont à gérer le plus gros de ce qui relève du travail domestique. Sans parler de la vie familiale. Selon l’observatoire des inégalités, en France, les femmes passent deux fois plus de temps que les hommes à faire le ménage et à s’occuper des enfants. Résultat : elles sont moins disponibles et surtout moins flexibles pour le travail « rémunéré ».
De plus, la loi dit « après accord, un salarié qui refuse un changement dans son contrat de travail peut être licencié » : nous venons de le voir, les femmes ont moins de possibilité d’adaptation vis-à-vis de leur travail, elles ont donc plus de risques de se faire licencier pour cette même raison...
Les heures complémentaire/supplémentaires seront moins bien payées/moins bien majorées. Cette mesure concerne principalement les temps partiels, temps partiels qui, rappelons-le, sont occupés à 80% par…des femmes (cf. plus haut). Mais attention, le gouvernement se préoccupe de vous mesdames : « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes doit être respectée dans l’entreprise » dit le préambule du texte de loi… Et puis pouf, envolés les beaux principes. La prise en compte de ce problème spécifique n’est pas mentionnée par la suite. Or c’est mal connaître la situation française puisque pour tout temps de travail confondus, les hommes gagnent 23,5 % de plus que les femmes. Près de 11 % des écarts de salaires entre les deux sexes sont inexpliqués et relèvent d’une discrimination « pure ». (source : observatoire des inégalités, 2013). C’est à dire que, par exemple, sur une année civile, Mesdames, du 2 novembre au 31 décembre vous n’êtes plus payées par rapport à ces Messieurs.

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Les femmes occupent à 62% des métiers considérés comme “non qualifiés”, ceux également appelés “féminins”, à savoir caissières, vendeuses, femmes de chambre, etc. : ces postes sont peu valorisés et de fait, leur permettent de gagner tout juste le SMIC, sans réellement de possibilité d’évolution de carrière ni rien.

De plus, la pénibilité de travail de ces métiers dits « féminins » est bien peu prise en compte par rapport à d’autres métiers dits « masculins ». Or n’oublions pas, dans les (super) nouveautés de cette loi El-Khomri, le fractionnement des heures de repos. Et la visite médicale d’embauche transformée en une visite d’information.
Encore une fois, c’est mal connaître la situation, puisqu’il existe des inégalités de santé au travail lié au sexe, à cause justement de l’assignation sexuée des tâches au travail et des stéréotypes implantés dans le monde du travail.
Exemple, en usine :  aux hommes, le port de charges lourdes mais lentement, aux femmes, la manipulation de poids plus petits mais bien plus rapidement et les gestes répétitifs à outrance. Résultat : pas les mêmes pathologies. Vivement la visite d’information pour en savoir plus !
Et avec de tels contrats précaires, la mobilisation est rendue plus difficile pour ces femmes. Difficile d’avoir des revendications, difficile de les porter haut et fort puisqu’on risque de se précariser encore plus, de se faire éjecter à tout moment, il vaudrait peut-être mieux faire profil bas… ? Oui mais non.

Allons-nous vraiment laisser le gouvernement brandir l’étendard du “chômage” pour imposer des mesures restrictives et ridicules en matière de travail ? Résumons : tu as un métier pourri, un salaire pourri, et des horaires pourris ? De quoi te plains-tu, tu as un travail. Si tu n’es pas content, vas-t-en, il y en a pleins d’autres pour te remplacer qui font la queue au Pôle Emploi. Si tu n’es pas content et que tu es une femme, il y a encore plus de candidates. Beau discours, non ?
Heureusement, des Youtubers ont sortis le hastag #onvautmieuxqueça. Et ça fait du bien. Allons-nous vraiment accepter l’argument le plus infondé de la terre : “le taux de chômage est au plus haut on a d’autres priorités que l’égalité hommes femmes” ? Non, bien évidemment, ou alors c’est mal connaître Super Féministe… Et surtout, en fait, l’idée de dégrader les conditions de travail pour faire baisser le chômage, c’est euh, un peu comme si vous essayez d’acheter une voiture en payant en pneu de vélos. Certes, on reste dans le domaine du véhicule mais ça ne fonctionne pas...

Pourquoi la casse du droit du travail ne va pas résoudre le chômage

L’argument avancé par Macron, Valls, Gattaz, El-Khomri and co (cherchez l’intrus) c’est qu’en facilitant les licenciements et en ôtant des protections aux salarié-e-s on réduit le chômage. Ah. Réfléchissons un peu : il y aurait donc en France des hordes patron-ne-s près à embaucher des jeunes (oui oui car la jeunesse c’est la priorité) mais malgré toutes les activités fleurissantes nécessitant des travailleurs et travailleuses, les employeur-e-s hésitent : ne vont-ils (et elles) pas perdre leurs chemises si d’aventure, suite à une “mutation technologique” ils (ou elles) devraient payer plusieurs mois d’indemnité de licenciement à ces p’tits jeunes embauchés 2,5 années plus tôt?? Pauvres choupis. Alors, ils et elles préfèrent ne pas embaucher. Ben oui, la peur, tout ça.

NON.

 NON, NON.

NON NON NON.

Les patron-ne-s n’embauchent pas parce qu’ils et elles regardent d’abord la croissance de leur taux de profit et pas la courbe du chômage. Au contraire, plus l’armée de réserve des gens prêts à travailler s’accroît, plus ils (et elles) peuvent faire pression sur leurs salarié-e-s (coucou les “référendums d’entreprise”). Et si, comme c’est le cas actuellement, les taux de profits continuent de grimper sans embauche, et bien, ils n’embaucheront pas. Le droit du travail n’a pas grand chose à voir avec le niveau de croissance et d’activité économique, par contre il a tout à voir avec le pouvoir des patron-ne-s comme Gattaz à engranger plus de sous. La meilleure façon de s’en convaincre c’est encore de regarder ce qui ce passe chez nos voisin-e-s, par exemple. En Allemagne ou aux Pays-Bas, le taux de chômage est bien plus faible. Oh my, pensez-vous : ces deux pays ont-ils encore un droit du travail? Ben oui, et plutôt plus protecteur que le nôtre pré-loi El-Khomri.


Conclusion : MO-BI-LI-SA-TION

Crédit photo Laurent Burlet/Rue89Lyon.

Jeudi 17 mars à 13h à Bellecour
Jeudi 24 mars : Actions et présentations de la loi en conseil des ministres - Manif à Lyon : 13H Place Bellecour
Jeudi 31 mars pour une journée d’actions interprofessionnelle et une grève généraaaaallle


PS : On a vu aussi dans la manifestation de mercredi dernier des pancartes craignos, bien représentatifs de la culture du viol à la française (ex: Michel et Jacquie, occupe toi d’El-Khomri). C’est grave, inefficace, pas drôle. On sera reconnaissantes aux camarades manifestant.e.s d’éviter les slogans misogynes/homophobes du style “Au cul...ne hésitation, non/non/non” et autres “la loi El-Khomri vous la met bien profond” ou encore “avec la nouvelle loi, le patronat pourra nous enc…” Parce que de fait, associer les pratiques de domination et d’exploitation (gouvernementale ou patronale) avec la pénétration (et particulièrement la pénétration anale), a) c’est déjà vu ; b) ça n’empêche absolument pas la dite domination/exploitation ; c) ça n’a rien à voir et ça fait juste référence à un imaginaire collectif où “se la prendre bien profond” n’est pas source de plaisir mais de subordination/soumission. Les intéressé-e-s de ces slogans un poil problématiques se reconnaîtront, mais vous pouvez faire passer l’mot autour de vous!