vendredi 29 novembre 2013

La stratégie du cucul la praline




Le 30 novembre prochain est annoncée à Lyon (et dans d’autres villes de France) une « grande marche pour la Vie ». Des anti-IVG quoi. Les « marches pour la vie », il y en a régulièrement, et d’habitude elles sont clairement signées par « des associations opposées à l’avortement ». Mais on observe ici un changement significatif dans la stratégie de communication utilisée : Super Féministe vous propose une petite analyse de cette stratégie, à partir de l’affiche qui appelle à la marche.


La photo ressemble à une pub pour une mutuelle de santé, avec une touche de diversité à la Benetton : une famille réjouie, un enfant trisomique avec une bonne bouille, une petite fille d’origine asiatique…

Les couleurs de l’affiche sont bleu-blanc-rouge, mais le code cocardier est tempéré par le choix d’un bleu ciel, et surtout par une touche de couleur verte : un ballon (évocation de l’enfance, de la fête) qui porte l’inscription « Pour une écologie humaine » (on récupère le capital sympathie de l’écologie en évacuant son contenu politique et critique, et on fait ainsi référence à une loi « naturelle »).

Les organisations figurant en bas du tract d’appel sont J’aime la Vie et Université pour la Vie, et il faut aller sur leur site pour apprendre qu’elles sont directement liées au diocèse de Lyon (Barbarin en page d’accueil). Le caractère confessionnel de l’événement se fait donc plutôt discret. 

Derrière le tract, un appel à venir « défendre la Vie » qui s’adresse personnellement au lecteur/trice :

Si tu crois que chaque personne est unique
Si tu crois que chacun est digne d’être aimé
Si tu crois qu’être différent n’empêche pas d’exister

Jusque là c’est un peu cucul la praline, mais ça pourrait être un message de respect des différences. Ensuite ça devient plus clair :

Si tu crois que dès la conception, la vie se doit d’être respectée

Donc, OK, c’est bien des anti-IVG, mais qui font le choix ici d’inscrire leur combat dans une vision et une présentation qui ratissent plus large. Adieu les slogans comme « Planning Familial = nazi », ou « avorter c’est tuer », ça fait trop violent. Fini l’appel à la prière, le « Rosaire pour la vie » qui sentait trop la grenouille de bénitier. Inspirées par le succès inattendu des mobilisations contre le mariage pour tous/tes, ces assos ont bien travaillé leur com’. On entend d’ici les conseils : « il faut parler en po-si-tif ! »… au point de masquer en grande partie leurs vraies revendications derrière des propos lénifiants.
La liste des revendications arrive ensuite à la fin du tract. Chacune commence par les mots « Nous désirons… » : encore l’idée de gommer toute agressivité... 

Super Féministe s’est glissée dans la réunion de communication qui a rédigé tout ça. Elle s’est amusée à divulguer le sous-texte qui manque à ces phrases. Voici ce que donne l’exercice (les vraies phrases sont en bleu) :

Nous désirons des centres d’accueil et d’accompagnement réels, pour les femmes qui connaissent la détresse face à l’avortement,
Ҫa la fout mal de traiter les femmes qui interrompent leur grossesse de tueuses d’enfants, alors faisons comme si nous avions un esprit d’ouverture envers ces femmes en détresse. La notion de centres d’accueil et d’accompagnement réels, c’est parce qu’on nous dit qu’il existe déjà des centres, mais on sait bien que le Planning Familial prône le « tout-avortement » (avec nos impôts !), tandis que nous, avec nos associations anti-IVG masquées derrière une façade de neutralité, on a acquis de bonnes compétences pour donner de fausses infos, culpabiliser, sermonner, parler de « la joie d’avoir un enfant », et des fois ça marche !

Nous désirons une recherche scientifique basée sur les cellules souches autres que les embryons,
C’est assez mauvais pour notre image de passer pour des rétrogrades ennemis des avancées scientifiques et bloquant des perspectives thérapeutiques importantes par idéologie, alors continuons notre lobbying auprès des politiques, nos interventions dans les divers comités d’éthique pour bloquer la recherche sur les cellules souches embryonnaires, et disons-leur : nous n’avez qu’à les trouver ailleurs, vos cellules !

Nous désirons une société qui voit l’enfant comme un don, et non comme un poids ou un droit,
Et oui, un don de Dieu tout simplement. Et paf pour les avortées et les avorteu-r-ses (le poids), et paf pour les homos et lesbiennes (le droit). Tout le monde comprendra le message, et on ne va pas rappeler trop fort que de toute façon pour nous, la PMA même pour les hétéros, c’est pas bien parce que ça contrevient à la volonté divine !

Nous désirons une société où le sourire d’un handicapé est aussi beau que celui de n’importe qui,
Bien trouvé cette phrase : personne ne peut être contre ! Ҫa nous évite de préciser que ce qu'on veut réellement, c'est interdire l’Interruption Médicale de Grossesse, possible en France quand une malformation de caractère grave et incurable est décelée au cours de la grossesse, ou quand la vie de la mère est menacée (c’est à Dieu de choisir, pas aux couples !).

Nous désirons une société qui défend le plus faible, reconnaît que chacun de nous est vulnérable et affirme qu’aucune forme d’eugénisme ne peut se justifier,
Ҫa c’est pour enfoncer le clou : qui pourrait décemment se déclarer contre la protection des plus faibles ? C’est assez malin, parce que les gens comprennent d’abord : on veut de l’amour, de la fraternité, des moyens pour le secteur du handicap. Ensuite on leur parle d’eugénisme : c’est moche ça, ça fait peur, ça fait nazi. On n’est pas obligé de dire que, en plus de notre opposition à l’IMG, on est aussi contre toute tentative de diagnostic pré-implantatoire, quand l’un des deux parents est porteur d’une maladie héréditaire grave. 

Nous désirons une société où l’on n’apprendra pas à nos enfants qu’ils peuvent choisir leur sexe,
Quelle horreur ! La confusion des genres, les garçons qui jouent à la poupée, des femmes qui délaissent leurs fourneaux : tout est résumé dans notre formule « transphobe » comme ils disent (alors qu’on ne les hait pas il faut juste les soigner !)

Nous désirons une société où la vieillesse est choyée, entourée, estimée, et non une société qui considère qu’elle coûte trop chère !
Vive les vieux et les vieilles, c’est bien positif ça ! et il faut des moyens : bon c’est sûr que notre public, c’est un peu ceux qui veulent toujours payer moins d’impôts et de charges, qui fustigent l’assistanat, et qui donnent tout le secteur de la santé et de la dépendance aux entreprises privées… mais on n’est pas à une contradiction près. Tant qu’à raquer,  autant que ce soit pour nos petits vieux plutôt que pour les salauds de pauvres !  Enfin soyons un peu honnêtes, ce passage parle à mots couverts d’un autre de nos combats historiques : l’interdiction de toute forme d’euthanasie, d’assistance au suicide, de mort choisie… Parce que c’est Dieu qui décide et pas toi pauvre humain ! Et excommunication pour tous les suicidé-e-s ! 

Nous désirons une société où chacun puisse être entendu dans le respect de la personne humaine, dans le respect de la liberté d’opinion et de conscience.
A l’heure où certain-e-s demandent la suppression de la clause de conscience sur l’IVG pour les professionnel-le-s de santé, nous disons au contraire : multiplions les clauses de conscience ! Pour les maires obligés de marier des couples homosexuels par exemple ! Et plus généralement parce que la loi de Dieu, la loi naturelle est supérieure aux lois humaines, comme le disait Barbarin il y a peu (la laïcité ça va pour emmerder les musulmans, mais nous on ne l’a toujours pas digérée !)

Alors, comment faire du neuf avec de vieilles idées ? Résumons la tentative :

Surfer sur le succès de la vague réac contre le mariage pour tous/tes et essayer de mener de front différents combats : avortement, euthanasie, évolution des formes de famille, genre, sexualités…

Gommer tout allusion directe à la religion (mais le vocabulaire et le « style » de la com’ parlent d’eux-mêmes, et il suffit de creuser un peu en allant sur les sites concernés pour y voir plus clair).

Parler « en positif », édulcorer un maximum les propos, au risque de les rendre incompréhensibles pour les non-initié-es, dépolitiser le débat (mais, oh surprise ! il se trouve que cette marche va être rejointe par des groupes bien estampillés fachos ce jour-là).

Bref, une stratégie du cucul la praline qui ne dupe pas grand monde.

Antoinette FonK