mercredi 26 juin 2013

Ecœurement

Rien à voir avec un abus de sucrerie. Un écœurement aigre, corrosif, douloureux et triste. Un écœurement qui vient du silence dingue suite à l'agression de deux jeunes femmes portant le hijab/voile dans les rues d'Argenteuil, en mai et juin 2013. Un écœurement en raison des faits bien sûr, rappelés ici ou .
Rabia a été agressée le 20 mai par deux individus qui lui ont arraché son voile et l'ont frappée en la traitant de « sale arabe ». Lorsqu'elle a voulu porter plainte, les flics l'en ont dissuadé et ont tenté d'étouffer l'affaire. Leïla a été agressée selon le même mode opératoire, le 13 juin. Elle était enceinte et a perdu son bébé quelques jours plus tard. Le 22, près d'Orléans, deux femmes ont été également agressées sur un parking. Le 23, à Melun, une femme a failli être tuée, poussée par un individu sur les rails du RER.

En France, l'extrême-droite veut tenir la rue. Méric est mort, il y a eu plus d'une trentaine d'agressions graves à Lyon depuis 2010. Wilfried et Olivier ont été tabassés à Paris. Des violences homophobes et racistes ont été répertoriés à Lille, à Bordeaux ces dernières semaines. Ce week-end encore, à Orléans, à Metz. Où sont les indignations, les réactions, la révolte ? En dehors de la mort de Clément Méric, qui a suscité une vague d'émotion et des manifestations collectives (encore à Paris et Lyon aujourd'hui par exemples), où est la gauche, où sont les Républicain.e.s, les humanistes, les soi-disant.e.s démocrates ?

La mort de Clément Méric a, à juste titre, fait les gros titres. Où sont ces gros titres quand les personnes agressées ne sont pas blanches ? Pour l'une des agressions d'Argenteuil, les quelques sites qui ont repris l'information sont restés prudemment au conditionnel. Il est vrai que la victime, par son statut de femme, de femme musulmane, ne serait être pris autant au sérieux qu'un jeune étudiant blanc d'une école élitiste par notre si belle République. Notez que le conditionnel, à la limite compréhensible si cette prudence était respectée pour toutes les agressions relatées par les média dominants, se double dans ces articles d'un excessif zèle pour souligner de pseudos incohérences dans les témoignages... Rien de tel pour la couverture médiatique de l'affaire Méric, où pourtant on ne savait pas de quoi était armé le principal suspect, ou à quel groupe il appartenait, où s'il avait le crâne rasé.
Une personne de mauvaise foi pourrait penser que d'abord une agression, aussi grave soit-elle, ne relève pas du meurtre, comme dans le cas de Méric. Je pourrais aussi me dire que les journaux nationaux ne peuvent couvrir chaque agression aux motifs qu'elle aurait peut-être des motifs politiques.
Mais c'est une vaste hypocrisie.

Méric, à plus d'un titre, est la victime idéale pour susciter une couverture médiatique et une réaction militante, Rabia et Leïla, beaucoup moins. D'abord, leurs agressions n'ont pas eu lieu au centre de Paris, et pour les journalistes, comme pour les soi-disant militant.e.s de gauche, se rendre à Argenteuil paraît relever du miracle. Au rassemblement du 14 juin, 3-4 encarté.e.s ont sorti leurs drapeaux et leurs autocollants à la gauche de la gauche, mais on ne peut pas dire que le Parti de Gauche et le NPA ont mobilisé massivement leurs troupes contrairement aux rassemblements en hommage à Méric. Le NPA est d'ailleurs le seul parti s'être fendu d'un communiqué de presse.
Deuxièmement, Rabia et Leïla sont des femmes. Et les femmes, on le sait depuis des lustres, sont agressées. « C'est habituel, fréquent, devenu normal. Nous sommes vulnérables, faibles, nous nous exposons et après allons pleurnicher » hurle l'inconscient collectif. Mais non, nous, femmes, ne sommes pas de la chair à canon de fafs. Ni de fafs, ni de personnes.
Troisièmement, et c'est bien là le plus grave, leurs agressions sont tues parce que Rabia et Leïla sont des femmes visiblement musulmanes, voilées. Leurs agressions revêtent un caractère islamophobe évident. Mais dans la république française, l'islamophobie est aujourd'hui une valeur officielle, entre les déclarations de notre ministre de l'intérieur, de plusieurs responsables politiques, de leaders d'opinions soi disant de gauche, et des lois liberticides qui restreignent l'accès à l'école et à certaines professions. Cette islamophobie s'articule spécifiquement envers les femmes, comme par hasard, et la féministe blanche que je suis ne peut pas ne pas le remarquer, en plein accord avec celles qui le subissent au quotidien.

Et là réside le cœur de mon écœurement.

Le cœur de mon écœurement, c'est de voir notre incapacité à nous, féministes blanches, militantes, à rejoindre ce combat, cette indignation. C'est cette envie de pleurer de voir que nous sommes une poignée au rassemblement d'Argenteuil le 14 juin. Nous abandonnons d'autres femmes. Les slogans du type « tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous nous battrons », ont-ils encore un sens lorsqu'aucune organisation féministe blanche, radicale ou plus institutionnelle, n'appelle aux rassemblements du 14 et du 22 juin à Argenteuil, à l'exception du collectif des féministes pour l'égalité? Regardons notre nombril ! Sommes-nous réellement solidaires ? Comme me le disait une amie récemment, sommes-nous prêtes à accepter tout le monde « en rangers ou en burqa » comme le clamaient les affiches de la marche de nuit du 26 novembre 2011 ? Il faudrait peut-être songer à cesser d'instrumentaliser certaines minorités dans nos slogans, comme caution d'un positionnement politique à l'intérieur du champ féministe, si ces slogans ne recouvrent aucune solidarité réelle, si en réalité nous ne sommes pas capables de vraiment interroger les raisons de l'entre-soi blanc que nous cultivons. C'est bien beau de dire que nous sommes solidaires des femmes voilées sur des affiches, quand en réalité très peu de femmes voilées et racisées trouvent leur place parmi nous -et nous devons nous demander pourquoi, en quoi nos comportements peuvent être excluants-, et quand nous sommes incapables d'être vraiment solidaires dans les faits. Quelles sont les raisons peu glorieuses de notre hésitation ? Il s'agit maintenant de se regarder dans la glace, et de choisir notre camp. Veut-on d'un mouvement féministe puissant et inclusif, qui soutient, réclame, hurle pour les libertés de toutes ; ou sommes-nous entrain de nous couper définitivement d'une partie des femmes en les excluant tout simplement et en leur refusant, par notre silence, une place concrète parmi nous ? Ce que nous faisons subir à ces femmes avec ces tergiversations va au-delà de l'indécence, c'est du suicide. Comment nous feraient-elles confiance pour mener nos luttes féministes communes ? Au vu de la solidité du patriarcat, les féministes blanches ne peuvent se permettre d'agir seules. Et si nous savons que racisme et sexisme s'articulent, si le milieu militant regorge de brochures et de glose sur l'intersectionnalité et la convergence des luttes, il est plus que temps de les mettre en pratique.

Parce que si le combat contre l'extrême-droite nous unit, il doit le faire réellement, et pas seulement lorsque nous pouvons nous identifier à ses victimes par l'assignation de « race » ou par l'appartenance sociale.