dimanche 18 décembre 2011

Incitation au remue-méninge actif!

Voici un texte d'une membre du Planning69 qui réagit à un contexte particulier de débats sur la prostitution tant au niveau parlementaire (projet de loi pour la pénalisation des clients) que parmi les féministes, et jusqu'à l'intérieur même d'associations comme le Planning Familial (voir le dernier texte de prise de position confédéral sur la question en septembre dernier)
Il présente et représente donc une position personnelle sur le sujet, mais s'il est un peu long, c'est qu'il ne se contente pas de poser des affirmations, il tâche de nous faire comprendre par des arguments le pourquoi du comment de celles-ci.
Alors, si toi aussi tu n'as pas envie de te retrouver tel le petit lapin blanc au milieu du champ de bataille lors des prochains débats sur la question, si toi aussi tu préfères utiliser tes neurones pour réfléchir plutôt que de te ranger du côté de celui/celle qui gueule le plus fort (quelLE qu'il/elle soit), ce texte est à inclure dans la longue liste de tes lectures sur le sujet!


"Pour Alexia et mes copines prostituées

Lors de la marche contre les violences faites aux femmes à Paris le 5 novembre 2011, le cortège des féministes et lesbiennes du centre LGBT (lesbiennes, gais, bi, trans) ont viré le syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe. Ces dernières-ers portaient des slogans expliquant qu’une loi sur la pénalisation du client serait une violence faite aux travailleuses du sexe et donc aux femmes. Peu avant, la Coordination Lesbienne de France relayait l’appel des lesbiennes féministes marseillaises pour abolir la prostitution. Quel intérêt les lesbiennes et les féministes ont-elles à revendiquer l’abolition de la prostitution et une loi pour pénaliser les clients des prostituées ? Et quel impact cela a-t-il ?
Quel est le but féministe ? L’émancipation des femmes. Quel est le but de la prostitution ? Obtenir des ressources. Nous vivons dans un monde globalement patriarcal et capitaliste. La prostitution n’échappant pas aux règles sociétales, elle représente une activité capitaliste et patriarcale. Les personnes qui luttent contre le capitalisme et le patriarcat, et celles qui luttent pour l’émancipation des femmes, se retrouvent « logiquement » à lutter pour l’abolition la prostitution, comme on lutte pour l’abolition du patriarcat ou du capitalisme ! Sauf que… la prostitution, ce n’est pas une idéologie, c’est une activité d’exploitation ou d’auto-exploitation qui permet d’obtenir une autonomie financière.
Alors est-ce qu’on peut lutter contre une activité d’exploitation capitaliste et patriarcale qui permet d’obtenir de l’argent ? Lutter contre le secrétariat ! Lutter contre la couture ! Lutter contre le ménage ! Lutter contre l’aide à la personne ! Heureusement les personnes qui luttent contre le capitalisme et le patriarcat luttent dans les syndicats avec les personnes qui sont exploitées dans ces travaux, pour l’amélioration de leurs conditions de travail, et pas pour l’abolition de tous ces travaux.
Alors pourquoi la prostitution fait-elle exception ? Pourquoi les personnes qui luttent contre le capitalisme et le patriarcat, et celles qui luttent pour l’émancipation des femmes, ne luttent pas avec les prostituées pour améliorer leurs conditions d’exploitation, pour acquérir des droits qui protègent ? Pourquoi les prostituées sont-elles seules quand il faut lutter pour leurs droits au travail ? Qu’est ce qui leur vaut un régime d’exception ? Qu’est ce qui permet de considérer la prostitution comme une idéologie de l’exploitation patriarcale et capitaliste contre laquelle il faudrait lutter en soi, et s’abstenir surtout de lutter avec les personnes qui exercent cette activité ?

La sacralisation du sexe des femmes… La sacralisation du rapport pénis/vagin…

Et ça, je vous le donne en mille… C’est une idéologie … patriarcale !
Vous savez toutes ces personnes qui réfléchissent sur la particularité du sexe des femmes : c’est incroyable, c’est la naissance du monde, c’est mystérieux, c’est secret, c’est un truc que les hommes auront jamais qui expliquent qu’ils veulent toujours dominer les femmes parce qu’ils sont frustrés de pas pouvoir enfanter, alors ils veulent contrôler, bref c’est l’Alpha et l’Omega des rapports hommes/femmes,
et surtout faut le protéger ! Comment ? Faut être gentil avec le sexe des femmes, pas toucher ! Ben oui mais on ne peut pas tout simplement utiliser, comme proposait Despentes, un système coupe-zob dans la culotte des filles qui sectionnerait tout pénis qui s’approcherait sans autorisation (d’ailleurs les prostituées m’ont appris une technique secrète super qui donne le même effet). Non, il faut qu’elles soient protégées ! Donc faut qu’elles sentent une menace sur leur sexe. Faut qu’elles s’associent à un homme qui les protège, et qui empêche surtout les autres hommes d’approcher et de souiller la lignée. A là c’est du lourd, on remonte loin dans la nuit des temps. Alors celles qui veulent pas que les hommes les protègent, celles qui veulent pas s’associer à un homme, ben elles sont pas bonnes ! C’est plus vraiment des femmes ! Des vieilles filles… Ou alors des mauvaises femmes ! T’es qu’une pute ! T’es qu’une gouine ! T’es qu’une salope ! Et elles apprennent vite… pas baiser avec d’autres meufs, pas baiser avec qui t’as envie, pas baiser pour se faire du fric ! Mais Baiser quand même, juste avec le gars avec qui t’auras des gosses ! Tu parles d’une émancipation la sacralisation du sexe des femmes !
La sacralisation du sexe des femmes prend aussi une appellation édulcorée de connotation religieuse et enrichie en politiquement correct alternatif anticapitaliste : la marchandisation du corps. Cette idée prétend dénoncer les moyens d’exercer un service sexuel : l’utilisation de son corps contre rétribution. Alors dans la famille « marchandisation du corps », je voudrai aussi l’abolition de la menuiserie où on risque ses doigts, l’abolition de la boxe où on risque ses neurones, l’abolition de la viticulture où on risque son foie, l’abolition des mille et un métiers qui peuvent entrainer des maladies professionnelles.

L’aliénation
La deuxième idée qui permet de penser que la prostitution est une activité d’exploitation exceptionnelle, c’est l’idée que les personnes qui l’exercent sont aliénées. On sait ce qui est bon pour vous madame ! Avec cette idée, plus besoin de prêter attention aux revendications des personnes concernées, puisque, les pauvres folles, elles ne savent pas ce qu’elles disent. Et là je vous le redonne en mille mais…. c’est un grand principe de domination. Qui mieux que moi qui suis bien intentionné à ton égard, sait qu’il ne faut pas que tu votes ma chère femme ! Qui mieux que moi qui veux t’émanciper, sait comment il faut te guider mon cher peuple ! Qui mieux que moi qui t’aime et ne veut que ton bien, sait que tu as envie de faire l’amour avec moi même si tu dis non ! Faudrait pas trop se voiler la face quand même… l’idée de l’aliénation des personnes, elles a ses limites, sinon plus personne n’est responsable de rien.
L’aliénation des personnes prend aussi une appellation édulcorée de son contenu marxiste (y en a pour tous les gouts) et enrichi en individualisme cette fois : l’absence de choix. Ecoutez ce scoop : les prostituées, comme la plupart des personnes en situation de pauvreté, n’auraient pas le choix. Et oui, je gagne 800 euros par mois, je ne peux pas me payer de mutuelle, je n’ai pas le choix. Je vis à Antananarivo, je tire des pousse-pousse en slip jour et nuit pour manger, je n’ai pas le choix. Je ne voulais pas être muté à Dunkerque, alors on s’est marié pour avoir plus de points, je n’ai pas eu le choix. Je me tape 1h30 de transports en commun tous les matins pour payer mon loyer et nourrir mon gamin, je n’ai pas le choix. Il n’y a que les gens riches, qui peuvent tout mettre dans leur valise, qui peuvent choisir, qui pensent que les vrais choix existent. La pauvreté c’est la perte de contrôle sur ses conditions de vie. Alors l’entrée dans la prostitution par la pauvreté, c’est un peu comme l’entrée dans le nettoyage
des centrales nucléaires par la pauvreté. Est-ce qu’il faut supprimer pour autant le droit du travail qui protège les nettoyeurs et nettoyeuses de centrale nucléaire en attendant d’abolir la pauvreté ?

Alors la question principale c’est quelles lois s’exercent actuellement sur une personne qui dispense des services sexuels tarifés, exploitée consentante ou exploitée non consentante ou auto-exploitée ?
Comment la loi définit-elle la prostitution ?
« La prostitution consiste à se prêter moyennant une rémunération à des contacts physiques de quelque nature qu’ils soient afin de satisfaire les besoins sexuels d’autrui » (cour de cassation en 1996).
Pas de notion de travail dans cette définition. Donc pas de protection en cas de violence des clients, ou de la police, pas de cotisation pour la retraite.
La loi permet-elle qu’un oncle exploite sexuellement sa nièce dans un réseau ? Non :
- Lois contre la traite des êtres humains (1) :
« Le délit de traite est puni de 10 ans d’emprisonnement et de 1 500 000 € lorsqu’il est commis : sur une personne mineure, sur une personne vulnérable, contre plusieurs personnes, en dehors du territoire français ou au moment de son arrivée sur le territoire, par l’intermédiaire d’un réseau de télécommunication, lorsqu’il y a un risque de mort, de mutilation ou d’infirmité, lorsqu’il y a eu recours à des menaces, à l’usage de la force ou de la contrainte, à l’égard de la personne ou de sa famille, par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime, par un membre des forces de l’ordre ou luttant contre la traite des êtres humains. L’infraction de traite devient un crime, lorsqu’elle est commise : en bande organisée, en recourant à des actes de torture ou de barbarie ». (2)

La loi permet-elle qu’une maquerelle exploite une prostituée dans un club ? Non :
- Loi sur le proxénétisme d’exploitation et de soutien (3) :
Les articles n° 225-9 et 225-10 du code pénal sanctionnent le proxénétisme simple (dit de soutien):
- « c’est un délit : Le fait d’aider, assister, protéger, tirer profit, partager les revenus de la prostitution, recevoir de subsides, embaucher, entraîner, détourner, exercer des pressions pour contraindre ou maintenir la prostitution d’un tiers est passible au maximum de 5 ans de prison et de 15 245 euros d’amende. Sont associés à la condamnation la perte des droits civiques, civils, familiaux ». (4)
Cela criminalise tout l’entourage d’une personne prostituée, et la précarise dans sa recherche de logement par exemple.
Les articles n° 225-7 et 225-7-1 du code pénal sanctionnent le proxénétisme aggravé (dit d’exploitation):
« C’est un crime lorsqu’il est exercé par : un groupe, quelqu’un ayant un ascendant légitime ou ayant autorité, personne dont la fonction est : lutte contre le proxénétisme, protection de la santé, ordre public, porteur d’arme, personnes morales, utilisation d’Internet ou du minitel, proxénétisme hôtelier, contrainte, violence. Il l’est également lorsqu’il est exercé sur : personnes vulnérables, plusieurs personnes. Il est prévu une peine de 10 ans de prison et 1 500 000 euros ». (5)

La loi permet-elle à une prostituée de s’auto-exploiter en cherchant des clients sur la voie publique ou sur internet ? Non
- Loi sur le racolage passif (6) qui autorise les forces de l’ordre à interpeller et verbaliser des femmes qu’ils soupçonnent de racoler.
« Le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération est puni de 2 mois d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende. Le délit de racolage est ainsi élargi et intègre désormais le racolage passif et aggrave cette infraction en la transformant en délit. Auparavant, le racolage actif était poursuivi au titre des contraventions de 5e classe (article R. 625-8 du Code pénal)». (7)
Tout le monde est d’accord pour dire que cette loi aggrave les conditions de vie des prostituées, et porte atteinte aux libertés individuelles.

Les féministes, mes soeurs, sont maintenant devenues les gardiennes de la bien-pensance sur la prostitution. Elles essaient de faire disparaitre la prostitution par l’application d’une loi pénalisant le client devenu « prostitueur », comme en Suède. Elles affichent l’ambition de faire diminuer la demande de service sexuel, de tuer le commerce quoi. Elles oublient qu’il s’agit d’une voie d’autonomisation financière pour certaines femmes qui n’y renonceront certainement pas et trouveront toujours des endroits sombres et éloignés pour exercer. Sinon comment vivre ? Les féministes oublient d’écouter leurs soeurs pour lesquelles elles pensent se battre. Pas les prostituées qui souffrent atrocement d’être exploitées sous contrainte et qui souhaitent en finir. Celles-là sont protégées par le droit pour peu qu’elles en croisent le chemin. Il s’agit plutôt de celles qui vivent de la tarification de leurs services sexuels et qui continuent envers et contre tout. Que demandent-elles ? Que la Loi contre le proxénétisme de soutien soit supprimée, que la Loi contre le racolage passif soit supprimée, qu’une loi permettant l’auto-exploitation protégée par le droit du travail soit adoptée en prenant en compte leur expérience du parcours. Et surtout que la loi pénalisant le client ne soit pas votée. Mais le silence assourdissant des féministes sur ces revendications et leur soutien pour l’élaboration d’une loi pénalisant le client empêche tout politique de s’aventurer à proposer l’élaboration d’un droit du travail pour protéger les personnes qui sont exploitées ou qui s’auto-exploitent en tarifant des services sexuels. Si une seule respectable association féministe faisait entendre son soutien à ces revendications, il
deviendrait possible pour les législateurs, d’envisager des propositions prenant en compte la parole des prostituées, sans se saborder politiquement.

Tout ce qui est écrit ici, je le tiens soit de témoignages de prostituées/travailleuses du sexe, soit de travailleuses et travailleurs en santé communautaire avec les prostituées, soit de lectures. Il me semble qu’une bonne partie des tenants et aboutissants sont posés. A vous de vous positionner maintenant.

(1) Articles 52 à 55 de la Constitution ; décret n° 53-192 du 14 mars 1953 modifié relatif à la ratification et à la publication des engagements internationaux souscrits par la France ; décret n° 74-360 du 3 mai 1974 portant publication de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950, et protocoles additionnels loi n° 2007-1162 du 1er août 2007 autorisant la ratification de la convention du Conseil de l'Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains ; décret n° 2008-1118 du 31 octobre 2008 portant publication de la convention du Conseil de l'Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains, adoptée le 16 mai 2005 à Varsovie, signée par la France le 22 mai 2006 à Strasbourg.
(2) http://www.acse-alc.org/documentation_la_traite_dans_le_droit_francais.html#defteh
(3) Loi dite Marthe Richard de 1946, Loi n°60-773 du 30 juillet 1960, Autorisant à prendre, par application de lʼarticle 38 de la Constitution, les mesures nécessaires pour lutter contre certains fléaux sociaux - J.O. 2 août, Loi nº 2003-239 du 18 mars 2003 art. 50 1º Journal Officiel du 19 mars 2003, articles 225-5, 225-6, 225-7.
(4) http://www.acse-alc.org/documentation_la_traite_dans_le_droit_francais.html#defteh
(5) http://www.acse-alc.org/documentation_la_traite_dans_le_droit_francais.html#defteh
(6) Loi nº 2003-239 du 18 mars 2003 pour la sécurité intérieure, article 225-10-1
(7) http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_pour_la_s%C3%A9curit%C3%A9_int%C3%A9rieure_de_2003"

voir aussi le texte de l'association Cabiria