vendredi 4 décembre 2015

Superféministe a les boules.

Ah, l'unité nationale...vous reprendrez bien un peu de racisme, un peu de (hétéro)sexisme et de célébration de la bourgeoisie, ma bonne dame ?

Et voilà, le 13 novembre, qu'on nous refait le coup de l'unité nationale.
S'il n'y a pas de mot pour exprimer la détresse collective qui nous tous et toutes frappée le soir du 13 novembre, beaucoup de paroles ont été prononcées, des récupérations politiques glauques, et surtout une célébration de la Frâââââânnnce sous toutes ses formes, y compris -et surtout- les plus craignos. Le discours dominant, c'est « Daech a frappé la France pour ce qu'elle représente, la liberté, la joie de vie, le rock, l'ivresse, les jolies filles... ». D'un commentaire du New York Times repris en boucle à un sketch britannique, aux analyses fumeuses de nos représentant.e.s politiques, trop content.e.s de surfer sur une soi-disant unité nationale pour nous faire oublier la condamnation de Claude Guéant plutôt dans l'après-midi du 13 novembre ou la précarité croissante, aux vagues de nouveaux « résistants » sur Twitter, #JeSuisEnTerrasse. Superféministe trouve que ça craint un max, ce discours, pour vraiment plein de raisons. En voici quelques unes, parce qu'il faut bien démonter ce qui se cache derrière « l'unité nationale ».

1/ Une rhétorique guerrière hétéro-sexiste


Qu'est-ce que l'armée française va bombarder en Syrie ? A Raqqa, la ville qu'on nous vend comme « le fief de l'Organisation Etat Islamique », il y a des civils qui n'ont rien demandé à personne et qui se prennent des bombes sur la tête. En Syrie, il y a l'équivalent des attentats de Paris en terme de nombre de morts quotidien depuis 3 ans. Les guerres n'arrangent jamais rien, ça ne venge pas les victimes, et ça crée toujours plus de problèmes que ça n'en résout.

Superféministe n'a jamais été fan de la Marseillaise. C'est vrai que la défense de la patrie, ce n'est pas trop son rayon, mais vraiment il faudrait peut-être réécrire les paroles de notre hymne national avant de traiter les autres de barbares, parce que voir chanter à plein poumon des stades entiers un appel à ce que le sang impur abreuve nos sillons, avouons que ça ne cadre pas trop avec la Fraaaance, ce pays tolérant et ouvert. Superféministe passe rapidement sur l'injonction à ce que les mâles défendent « nos fils et nos compagnes » victimes passives égorgées par un ennemi présenté comme lâche parce qu'il s'attaque à « nos femmes ». Vraiment, en 2015, est-on encore obligé de légitimer la violence par l'attaque sur les propriétés des z'hommes, les femmes, les enfants ?

Ensuite, Superféministe voudrait que les dessinateurs parisiens soi-disant progressistes se calment grave avec « Daech s'en prend à notre art de vivre ».



Déjà, c'est utiliser la rhétorique des terroristes et interpréter le message de revendications des attaques à Paris de manière ultra-littéral. Il est évident qu'il n'y a pas de « guerres de civilisation », contrairement à ce qu'on entend un peu partout : les premières victimes de Daech, ce sont des musulman.e.s, dont on entend moins parler, à Beyrouth, à Bagdad, en Syrie. Comme dans toute guerre, l'idéologie religieuse ou politique sert à embrigader mais au final le but est économique et/ou territorial. Pas de quoi s'enorgueillir donc, pour la gaule (!) en forme de tour Eiffel bleu/blanc/rouge, Baudry. On notera aussi le message orientaliste : le mec blanc, pas rasé de frais (emblème de la masculinité relax et libertine hétéro) utilise sa belle tour Eiffel avec une meuf racisée, hein, bah oui, et c'est ça qui met mal Daech, jaloux de « nos » femmes.


Et que dire du deuxième dessin. Une petite apologie du viol/des agressions sexuelles (ah ben oui un attentat à la pudeur, c'est une agression sexuelle) tranquille, détendue, au nom de l'unité nationale. Et la Marianne républicaine nue, bien sûr, au corps immaculé et parfaitement normé, parce que, aussi ce sont encore une « nos belles femmes libres et libérées », qui énerveraient Daech. Superféministe n'a rien contre les belles femmes libres et libérées, mais notons que la liberté prônée est donc la liberté de se mettre à poil pour le regard masculin (la liberté de porter la jupe longue de son choix n'est pas franchement trendy, ces jours-ci dans la belle France des libertés). Mais par « libérée », on veut dire aussi une femme libérée d'avoir des relations sexuelles avec un homme, cis et blanc de préférence et de faire les efforts qui conviennent à sa liberté (maquillage, épilation, etc.). Etrange que l'artiste n'ait pas choisi ici une belle butch poilue pour illustrer la liberté, mais là encore c'est peut-être parce qu'en fait, héhé, la définition de la liberté est en France comme ailleurs toute relative...


Comme d'autres, Superféministe vous le dit tout net donc, pour arrêter là le délire : non, non, non, les combattants de Daech n'attaquent pas la France parce qu'ils sont jaloux de notre vin, de notre saucisson et de nos femmes. Non. Parce que c'est sûr que ce n'est pas à coup de célébration du libertinage « à la française » (hétéro, blanc, bourgeois...) qu'on va questionner nos politiques qui disent d'un côté, notre ennemi « c'est l'islamisme radical » tout en vendant des rafales et en achetant du pétrole pas cher qu'on va contester, collectivement les 800 perquisitions sans autorisation d'un juge ayant eu lieu en une semaine, entre autres.

2/ Les « résistants » tous au bistrot.



Alors là quand on voit ça, Superféministe a mal. Mal pour Marie-Jo Chombart de Lauwe, mal pour Madeleine Riffaud et ou même pour Jean Moulin. C'est dans la droite lignée de l'arrogance postcoloniale des dessins précédents : si effectivement, on pense que les tireurs du 13 novembre sont animés par un combo jalousie-frustration sexuelle, ben nous en terrasse on devient tout beau, tout résistant, tout célébrant un air de vivre à la française bien à nous.

Ainsi, c'est donc ça la « résistance » depuis le 15 novembre, utiliser son pouvoir d'achat pour aller s'en jeter un derrière la cravate en célébrant son entre-soi parisien, faussement cosmopolite (sérieux, vous avez vu les prix des conso en terrasse à Paris ?) en disant bien fort « fuck Daech ». D'autant plus écœurant quand on sait que derrière l'initiative peut-être maladroite et la fanfaronnade de se comparer aux héros et héroïnes des années 1940-45, il y a le syndicat des patrons restaurateurs qui ne veut surtout pas que le chiffre d'affaires baisse, hein... A propos de chiffre d'affaires, la France n'a jamais vendu autant d'armes qu'en 2015. Ces armes, celles produites par Serge Dassault et sa famille de millionnaires aux casseroles brinquebalantes, elles vont quelque part, elles sont utilisées, car il faut bien en vendre de nouvelles, fournir des munitions, entretenir les actionnaires.

La peur et les émotions légitimes, ça va bien une soirée, mais après surtout, il faut continuer à vivre, et par vivre, bien sûr, il faut surtout continuer à consommer, pas à se rendre visite chez les un.es ou chez les autres.

130 morts à Paris et Saint-Denis, dont on voit les visages sur les réseaux sociaux, dont on entend les noms à la radio, à la télé, c'est vrai que c'est écoeurant, c'est tellement triste et frappant d'injustice qu'on attend quelque chose, pour nous consoler, pour nous rassurer. Mais il n'y a rien, rien qui soit à la hauteur du drame et de notre responsabilité collective, celle de nos dirigeants en premier lieu. Pendant que l'état d'urgence passe dans une quasi-unanimité avec des mesures hallucinantes (interdiction de manifester, proposition de modification constitutionnelle pour inclure une déchéance de la nationalité française pour les binationaux/binationales « portant atteinte aux intérêts de la Nation »), pendant que Jessim, 17 ans, se fait passer à tabac place Bellecour et que des mosquées sont attaquées, tout va bien : #mêmepaspeur, #jesuisenterrasse.

Pour des analyses complémentaires sur la situation actuelle, en Syrie, les phénomènes terroristes et le recul des libertés publiques et les déjà nombreux abus policiers de « l'état d'urgence », Superféministe vous renvoie ici, ou encore .