vendredi 31 mai 2013

La Vie d'Adèle, elle est bien ancrée dans l'hétéropatriarcat...

La Vie d'Adèle, pas toujours glop.

Dimanche soir à l'annonce du Palmarès du Festival de Cannes, plusieurs journalistes n'ont pas manqué de faire le lien facile entre la Palme d'Or et la manif pour tous les fachos. Évidemment, ce n'était pas trop difficile vu la concordance des dates... A l'annonce du Palmarès, d'abord, joie, ravissement. C'est vrai quoi, ce n'est tous les jours qu'on parle de films lesbiens, de films dont les protagonistes sont des femmes ; des femmes qui en plus n'ont pas besoin d'un homme pour être des personnages dignes d'intérêts. Il est vrai que le cinéma, et celui récompensé à Cannes en particulier, n'a jamais été bien porté sur les femmes, cisgenres ou non. Enfin, apparemment si, mais bon, pas pour faire de l'art, hein. Heureusement que les journalistes étrangers et étrangères font parfois un peu d'investigation hein.

Que le Septième Art, comme les autres d'ailleurs, se fasse le chantre des valeurs « viriles » sans se poser la question des rapports de pouvoir qui y sont liés, ce n'est pas franchement un scoop. Ainsi, on pourra analyser le traitement médiatique et critique d'un Only God Forgives (avec le très mâle, très mutique, très fort Ryan Goslin). Papoter, ce truc de gonzesses. Ryan et ses personnages n'en n'ont pas besoin. Le travail de care émotionnel sera fait par les blondes gentilles, faibles, éternelles victimes, qui figurent à ses côtés. Ah ben oui, sans femme, on pourrait croire que le blond Ryan est une tapette, et ça, c'est pas très vendeur. Et le film est, selon la plupart de ces mâles critiques, extraordinaire. C'est vrai, c'est tellement ori-gi-nal, fort et beau, un homme fort et beau et courageux.




Mais revenons au festival de Cannes 2013.
20 films en compétition, un seul réalisé par une femme, et qui n'a pas été primé. Extraordinaire hasard du crû 2013 ? Naïves, naïfs. En 2012, pas une seule femme parmi les réalisateurs. D'ailleurs, depuis La Leçon de Piano de Jane Campion, aucune Palme d'Or n'a récompensé une réalisatrice. Et quand on entend les discours pléthoriques sur les actrices « ces muses extraordinaires », femmes encore une fois objectivées, on a envie d'envoyer La Mariée de Tarantino en mission contre cette clique de costards et smokings contents d'eux. Concernant la récente palme d'or, ce qui est intéressant n'est pas tant le film en soi, que presque personne n'a vu, que ce que sa promotion et sa couverture médiatique révèlent des fonctionnements sociaux contemporains.

Le battage autour de "La Vie d'Adèle", parce que le film met en scène une histoire lesbienne, adaptation du roman graphique de Julie Maroh Le Bleu est une couleur chaude, aurait pu, de prime abord, m'enthousiasmer. D'abord parce que cela rassure sur le fait que les média dominants peuvent s'intéresser à une mise en scène de personnages féminins forts, qui ne sont pas réduits à des faire-valoir. Mais quand je vois la promo un brin dégueulasse qui est faite autour du film, je suis finalement mal à l'aise et presque aussi dégoûtée qu'en croisant les pull-over bleus et roses. Bien sûr, Kechiche, Exarchopoulos et Seydoux ont laissé entendre ici et là qu'il et elles n'étaient pas du côté de la manif pour tous. Mais l'instance à se laisser tirer le portrait en encadrant le mâle réalisateur, leurs poses un brin lascives ici ou enfin partout quoi, ça rend sceptiques. On ne remet pas trop en question les normes valorisées de féminité, ça pourrait faire peur.



En outre, la fascination répétée à longueurs d'ondes et de lignes des rares critiques à avoir vu le film pour son caractère érotique a quelque chose d'inquiétant... D'abord, j'ai pensé que si les critiques soulignaient en permanence la portée révolutionnaire de ce film pour la représentation sexe à l'écran c'était parce qu'en bons hétérosexistes, ils (et elles, mais surtout ils) ne voulaient pas reconnaître qu'en fait leur connaissance de la sexualité entre femmes était proches de zéro avant la vision de La Vie d'Adèle. Bien sûr, ils ne le reconnaissaient pas, mais au moins, me disais-je, c'était un bon pas vers plus de visibilité. Et puis j'ai lu ça

Ca m'a fait changer d'hypothèse. En fait, c'est juste qu'une fois de plus les femmes et les lesbiennes sont objectivées, traitées comme au zoo. Un zoo où les mâles hétéros viennent se divertir. Sans (pré)juger du film et du résultat, c'est tout de même dingue la propension de ce système capitaliste, hétéropatriarcal et transphobe à tout récupérer.

Au final, le traitement médiatique de la projection du film et le festival de Cannes nous montrent comment, avec un film où les deux personnages principaux sont deux femmes, on parvient tout de même à rester sur une perspective masculine, dans la mise en scène du désir hétérosexuel masculin. D'ailleurs, la remise de la Palme est du même ton : Kechiche entouré des deux actrices principales, qui rend hommage à un autre homme, Claude Berri, et n'a pas un mot pour Julie Maroh, qui a pourtant eu l'idée originale. Adèle Exarchopoulos s'empresse de remercier son "amoureux", histoire quand même qu'on ne la prenne quand même pas pour l'une de ses sales gouines non épilées. Une bonne nausée m'envahit quand là j'imagine la gauche pépère, celle qui se dit de gauche mais ne réfléchit à pas grand chose, bien satisfaite d'elle-même. Après tout, par cette récompense, elle fait montre de sa "tolérance", de sa "preuve d'ouverture" et parle d'égalité des droits alors que les "T" de LGBT ont été complètement zappé.e.s, et que même des trucs aussi basiques que le changement d'état civil, c'est comme le droit de vote des étranger.e.s, sont repoussés aux calendes grecques.

Le caractère soi-disant sulfureux des scènes de sexe, l'instance sur leur « réalisme », n'entraînent qu'une excitation érotique mal cachée des journalistes, au lieu de susciter une réflexion sur la méconnaissance totale des pratiques sexuelles lesbiennes, faisant écho à une méconnaissance de la sexualité féminine en général. Naïvement, on aurait pu croire que ce réalisme et cette crudité allait permettre aux média mainstream de se remettre en question sur leur vision des sexualités minoritaires et lesbiennes, forcément non passionnées, non intenses, voire non sexuelles en fait, parce qu'a priori sans bite. 
Quelle naïveté. 

Il n'y a pas de place pour la remise en cause dans ce monde. Et outre que cela prouve une nouvelle fois combien sexisme et lesbophobie marchent main dans la main, le traitement de ce film nous montre encore une fois qu'en France, le génie cinéaste par son statut d'artiste, peut se dispenser de respect de règles élémentaires en matière de droit du travail sans que les critiques ne s'en émeuvent. Ni le jury cannois, qui s'autorise à récompenser un film sans générique : Kechiche, Seydoux et Exarchopoulos ont donc filmé, monté, décoré le film avec leurs 6 petites mains? La belle exception culturelle française, si compatible avec notre beau pays.