vendredi 9 décembre 2011

Ces nanas qui ont changé le monde

Ces nanas qui on changé le monde : rencontre avec une militante féministe ayant participé à des avortements clandestins avant la loi Veil

Aujourd’hui pour vous ami-e-s de Superféministe, j’ai rencontré une meuf trop trop classe.
L’idée c’était d’interviewer quelqu’un-e ayant participé à des avortements illégaux pour vous retranscrire l’ambiance de l’époque. Alors voilà, hop hop hop on me file un contact d’un contact, je l’appelle, on se rencontre… Et là on a discuté, elle m’a raconté, et là j’ai commencé à comprendre…
Avant de vous rendre compte, de façon non exhaustive j’en suis navrée pour vous, de tout ce que nous nous sommes dit je dois vous dire que cette personne a tenu à ce que je précise qu’elle « était une goutte d’eau dans la mer et que tout ça, ça reposait sur la mobilisation d’énormément de gens super impliqués »


-          Qu’est ce qui t’as amenée à participer à des avortements illégaux ?

« Le 1er truc c’est que c’était juste après mai 68, la création du MLF, dans les années 70 tu vois tout ça bouillonnait et la revendication du droit à l’IVG c’était une évidence un peu, il y a eu le manifeste des 343 salopes, le procès de Bobigny… Et puis c’est arrivé souvent que j’accompagne des copines en Angleterre, en Suisse ou chez des médecins pour avorter. Pour ça fallait récolter du fric genre collectes dans les restos U. Et puis je savais qu’un avortement dans de mauvaises conditions ça pouvait tuer, rendre malade ou stérile. J’ai plein de copines que ces avortements ont rendues stériles. Nous on avait été élevé-e-s dans l’idée que c’était un crime d’avorter, mais on voyait bien que plein de nanas le faisaient quitte à y laisser leur peau. Les histoires de curetage à vif, tout ça, c’est vrai tu sais. A cette époque il y avait encore plein de religieuses dans les hôpitaux et les nanas pouvaient aussi être maltraitées là-bas. Donc bon, c’était une prise de conscience assez logique.

-          Comment ça se passait concrètement un avortement clandestin ?

Il existait le MLAC (Mouvement de Libération de l’Avortement et de la Contraception). A Lyon on avait « choisir Lyon MLAC ». C’était note institution de façade si tu veux, officiellement ça existait pour diffuser de l’info sur la contraception. En fait quand une femme voulait avorter, elle se rendait au siège du MLAC et on la réorientait sur une de nos permanences de quartier, moi je participais à la tenue de ces permanences secrètes sur Villeurbanne dans un local d’un centre social. Donc le soir, les nanas ou les couples étaient accueilli-e-s dans ces permanences par un groupe de militant-e-s, il y avait beaucoup de monde à ces réunions tu vois.
Alors dans ce contexte si tu veux on a un peu posé les prémices de la démocratie participative. Il y avait 2 ou 3 militantes qui menaient les entretiens, genre il y avait le groupe de militant-e-s et par exemple une quinzaine de couples. Chacune expliquait sa situation devant l’assemblée (semaines de grossesse, problèmes de fric…) et on discutait de qui devait être prioritaire pour faire un avortement parce que par exemple il pouvait n’y avoir que 2 places cette semaine là. Après les autres couples on les orientait sur l’Angleterre et on faisait des collectes de fric avec eux pour qu’ils puissent y aller et puis on organisait un peu des genres de charters pour l’Angleterre quoi pour que ça soit le moins cher possible. Après celles qui le faisaient sur Lyon on leur filait l’adresse du médecin et puis ça se faisait. Après moi personnellement je n’ai participé qu’à quelques avortements, je faisais la petite main du médecin quoi. Y avait pas d‘anesthésie, on filait des calmants aux nanas et puis on essayait de leur parler, de les rassurer.
Y faut aussi bien se rappeler que tou-te-s les médecins le faisaient pas. Il y avait des médecins qui faisaient ça pour se faire du blé, y en avait aussi qui le faisaient gratuitement en tant que militant-e-s mais c’était très rare, et puis t’en avais aussi beaucoup (la majorité en fait) qui filaient des potions bidons aux nanas en les faisant payer et en leur racontant que ça pouvait marcher… Avant la loi Veil c’était ça !

-          Qu’est-ce que tu risquais ?

Ben je pense que si on nous prenait sur le fait on tombait sous le coup de la loi de l’époque donc garde à vue, procès, tout ça. Tu sais on n’avait pas très peur en fait, notre plan B aux permanences c’était de raconter aux flics qu’on faisait de l’information collective sur la contraception.  Mais bon, théoriquement oui on pouvait prendre beaucoup. Moi c’était pas ça qui m’empêchait de dormir, c’était plutôt des trucs genre  « est-ce qu’elle va bien ? Est-ce qu’elle ne va pas regretter son choix ?... ». C’était plus sur ça que je me prenais la tête. 

-          Quand il y a eu la loi Veil vous avez fêté ça ? Si oui c’était comment ?

A ce moment-là on n’a pas tellement fêté ça en grandes pompes tu vois La loi Veil c’était pas vraiment ce qu’on avait revendiqué, par exemple l’IVG n’était pas remboursée par la SECU tu vois, donc c’était une victoire en demi-teinte quoi. On a fêté ça entre copines féministes et puis voilà on est direct reparties sur d’autres luttes. Y avait la question du viol,  le débat sur l’excision…On n’a jamais arrêté quoi ».

Voilà, au nom de la mémoire collective, et en mon nom de nana heureuse de vivre dans une société où j’ai le droit de choisir, merci !

TENACIOUS A-C